Qu’est-ce qu’une religion simiohumaine ?


Deux siècles après la parution du célèbre Essai sur l’entendement humain de David Hume, quelle révolution de notre connaissance du fonctionnement de notre boîte osseuse ! Nous savons désormais que notre encéphale schizoïde nous installe à des degrés divers et changeants dans des mondes oniriques et que notre espèce se réfère à des réseaux de signifiants fabuleux par définition. Nous vivons tout enveloppés dans les songes sacrés que nous tisse notre imagination en folie.

Hume se doutait déjà que nous sommes le seul animal dont le domicile mental est fantasmatique et qui se localise dans un vide fictivement habité par des dieux; mais il ignorait pourquoi nous sommes livrés de naissance à un théâtre cérébral dément et qui nous met en porte-à-faux entre deux univers inconciliables, celui, limité, de nos sens et celui, illimité, qui nous détache du visible – et d’abord de notre propre corps – pour nous livrer pieds et poings liés à des représentations délirantes du cosmos. Le grand Anglais ignorait également que nous nous forgeons des relais mentaux afin de nous connecter à l’insaisissable. S’il avait su que nous trouvons notre assise psychique dans l’arène de nos présupposés mythologiques et qu’un surnaturel acquis ou admis sans examen nous permet de dresser les piliers du surréel qui nous arrimera à notre condition d’animal déhanché dans l’immensité, sans doute aurait-il reculé d’effroi devant la trappe dans laquelle nous sommes tombés. Le malheureux est mort en 1776. Depuis lors, nous nous essayons à décoder le capital psychobiologique qui nous élève un peu au-dessus du sol et nous transporte inexorablement dans un fantastique religieux ou idéologique.

Cependant, l’homme qui avait un siècle d’avance sur Kant demeure actuel en ce qu’il confirme que ce sont fatalement nos théologies qui se présentent en témoins assermentés de notre déphasage natif et de notre multipolarité incontrôlable: car sitôt qu’une plateforme de référence de type cosmologique s’est installée dans la boîte osseuse de notre espèce, notre encéphale commence de penser, donc de raisonner avec fougue, détermination et conviction. Pour cela, nous enchaînons des arguments dont la logique interne ignore que leur fondement est fantomal par définition et ne nous fournit jamais que des constellations mentales livrées aux joutes retentissantes auxquelles notre langage prête ses tambours.
Nous avons appris depuis lors que la fonction principale à laquelle s’exercent nos religions – celle de nous bâtir des édifices impérissables et que nous qualifions de rationnels – ne nous livre jamais que des représentations éphémères du cosmos et qui ne servent que pour quelques générations d’habitacles cérébraux et de focalisateurs sociaux et héréditaires aux aliénés d’un asile. C’est ainsi que le christianisme s’est fissuré à présupposer qu’il existerait un géniteur solitaire de l’univers à l’égard duquel ses créatures se seraient rendues coupables du péché ineffaçable de désobéissance, mais que leur châtiment éternel aurait pourtant pris fin ou se serait du moins trouvé momentanément suspendu grâce à l’intervention énergique du fils unique du monstre céleste. Car sa progéniture se serait donné librement à occire sous le couteau de boucher de son grand sacrificateur de père afin d’acheter son pardon au prix de son cadavre très précieux. Une réflexion sérieuse sur la cruauté du mythe nous conduirait à une analyse critique du marché multiséculaire des offrandes de notre vie à une idole insatiable et sauvage. Dans ce commerce coûteux, les montants respectifs de notre dette et de notre crédit auraient été âprement négociés afin de convaincre les nations de la nécessité de verser à leur maître céleste un tribut perpétuel et impossible à chiffrer afin de discipliner en permanence une espèce indocile ou franchement rebelle.
Manuel de Diéguez
« avec l’autorisation de l’auteur »

, , , , , , , , , , , , , ,

  1. Pas encore de commentaire.
(ne sera pas publié)